|
Maine-et-Loire. Sœur Claire, l’art au service de Dieu [Portrait]... |
1
Martigné-Briand, monastère de Villeneuve-la Barre, 13 septembre 2018. SÅ“ur Claire avec son violon dans le cloître des bénédictines. © Photo CO LAURENT COMBET
Religieuse bénédictine, Claire Cachia a de l’or dans les mains, aussi bien pour travailler l’argile que pour jouer du violon, qu’elle a pratiqué au plus haut niveau.
Quand elle ouvre les bras, comme pour réciter le Notre Père, sœur Claire dévoile des mains calleuses et noircies. Des outils experts de potière et de jardinière qui travaillent la terre plusieurs heures par jour. « La journée, c’est un peu sportif », avoue, dans un grand sourire qui ne la quitte jamais, la sœur bénédictine du monastère de La Barre, à Martigné-Briand.
Il est 8 h 30 quand elle se rend pour trois heures d’affilée au potager ou à l’atelier de poterie, mais il y a déjà trois heures et demie qu’elle est levée. Parfois davantage quand elle mord sur son sommeil pour se mettre à sa thèse de théologie. Entre-temps, elle a déjà assisté aux deux premiers offices de la journée et pris un copieux petit-déjeuner : « Du pain fait maison, des yaourts maison et de la confiture maison ». La confiture, bien sûr, car c’est son « troisième métier ». « Je fais 130 pots par matinée. J’ai 70 parfums différents que j’ai continués à la suite d’une autre sœur. J’ai créé la confiture de nèfles, ce qui nous permet d’avoir de la confiture en hiver ».
Sœur Claire aspire au Ciel mais elle aime la terre. « On a de la bonne terre ici, dit-elle. Et un puits. Ce serait dommage de ne pas en profiter ». Elle en profite, listant ses légumes avec gourmandise : « C’est une année à haricots, verts ou secs. Les tomates sont pas mal. On a eu aussi de belles aubergines, de beaux poivrons ». Dans sa grande bonté, elle ne fait pas la guerre aux mauvaises herbes : « Je ne traite pas. Les légumes se débrouillent. »
Quant à la terre de poterie, elle la fait venir de Noron-la-Poterie (Calvados). « Pour la faïence, elle tressaille moins que celle du Fuilet. Je viens d’en rentrer une tonne ; ça me fera un an. » Ses mains agiles font des merveilles avec l’argile. Elle n’y avait pourtant jamais touché avant d’entrer au couvent. Pour « conforter l’économie du monastère », elle a eu l’idée de créer cet atelier. Un tour électrique – acheté aux carmélites de Vannes -, un four électrique, et les mains éclectiques de sœur Claire ont fait le reste : des miracles.
« Plus on est musclé, mieux c’est pour jouer du violon »
À l’en croire, le travail de la terre ne gêne pas son doigté de musicienne. « Plus on est musclé, mieux c’est pour jouer du violon, assure-t-elle. Je n’ai pas l’impression d’avoir perdu mon niveau ». Un niveau très élevé qui était appelé à monter encore quand, à l’été 2001, elle quitta subitement la Schola Cantorum de Bâle pour entrer chez les Bénédictines. Dans sa classe de violon baroque, dirigée par l’immense Chiara Bianchini, elle avait comme condisciple une certaine Amandine Beyer, mondialement connue aujourd’hui.
« J’ai obtenu mon diplôme de soliste en février 2001 et je suis entrée définitivement au monastère en juillet. J’y avais déjà fait deux séjours pour voir si ça me plaisait. Et ça m’a plu. Je suis partie de la Schola comme une sauvage. Je n’en ai pas parlé à Chiara car elle était plutôt anticléricale. Je lui ai écrit une lettre, ce qui l’a rassurée car elle croyait que j’étais fâchée. »
Bien que catholiques pratiquants, ses parents ont été « un peu déçus » aussi. Ne serait-ce que pour le magnifique violon baroque qu’ils lui avaient offert. Un instrument fabriqué par Pierre Jaquier, le luthier qui a réalisé la viole de gambe de Jordi Savall pour le film Tous les matins du monde. Ce joyau a suivi Claire Cachia dans sa cellule monastique. Elle en joue trente bonnes minutes par jour, lors du temps libre qui suit le repas de midi. Souvent des sonates et partitas pour violon seul de Bach. Ou des partitions inconnues qu’elle va dénicher sur internet. Ses parents lui ont également rapporté son violon classique, celui de ses débuts au conservatoire de Marseille. Ils lui ont même offert une harpe celtique dont elle joue parfois dans la chapelle, pour l’un des six offices quotidiens.
Une fois par an, au monastère, elle a le bonheur de donner un concert avec quelques amis, dont Evelyne Moser, une condisciple de la Schola Cantorum de Bâle. Bien sûr, elle ne se produira plus avec ses anciens collègues de Café Zimmermann, le célèbre ensemble créé par ses amis Céline Frisch, claveciniste, et Pablo Valetti, violoniste : « J’étais à la création de l’orchestre. J’ai même participé au premier CD, celui des variations Goldberg et du 5e concerto brandebourgeois. Il se trouve que Céline était dans la classe de mon frère au lycée Thiers de Marseille ». Ce même lycée où son père était prof de philo.
« J’ai une vie qui me rend heureuse »
Claire Cachia ( prononcez Cakia) ne jouera plus la Passion selon Saint-Mathieu, comme lors de ce Vendredi saint inoubliable, près de Stuttgart, où « l’assistance chantait les chorals, dans la tradition allemande ». Accompagné par le violon solo, c’est le célèbre contre-ténor Andreas Scholl qui chantait le déchirant « Erbarme dich, mein Gott » (Aie pitié, mon Dieu). « Peut-être mon morceau de musique préféré », confie sœur Claire. Dans la simplicité de son monastère, elle a trouvé autre chose, l’essentiel à ses yeux : « L’amour de Dieu dans une vie qui me rend pleinement heureuse ».
Article publié dans Le Courrier de l’Ouest du dimanche 16 septembre 2018.
Didier PAILLAT